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Stéphane Mocher, l’interview

22/08/2025

Nous vous en parlions il y a quelques semaines, Stéphane Mocher transmet les rênes de la marque Select à Composite Solution (cf notre article du 3 juillet 2025), même s’il continuera à apporter son expérience… Pour Windsurfjournal.com, il revient sur une très belle aventure tricolore débutée en 1982 et marquée par une passion sans faille pour le windsurf !
 


Windsurfjournal.com : Qu’est-ce qui t'a motivé, dès 1982, à fabriquer tes propres ailerons dans ta cave, et comment cette passion pour la glisse a-t-elle façonné ta carrière ?
Stéphane Mocher : Ma motivation vient surtout de l’évolution de la pratique du windsurf au début des années 80 ! J’avais fait le tour du sujet en naviguant sur toutes les planches qui étaient proposées à l’époque sur le marché. Mais en regardant ce que les Hawaiiens comme Robby Naish et Ken Winner réalisaient comme prouesse sur des planches avec des arrières coupés, il fallait faire quelque-chose. J’ai coupé pas mal de boards même des Mistral Competition, les Rolls Royce de l’époque. Nous insérions des sangles (avant de parler de footstraps) pour être sûr de ne pas être éjectés et fabriquions des ailerons en polyester, une pièce ô combien essentielle si nous devions rapidement nous affranchir des dérives centrales !!! Nous étions une bande de passionnés, on ne pensait même pas que nous faisions partie des mecs qui écriraient une partie de l’histoire du windsurf moderne ! Jusqu’au jour où les Anglais avec leurs planches Chapter 305 nous ont clairement mis une claque. En les voyant évoluer au planing à des vitesses encore inconnues, j’ai été foudroyé ! Et c’était clair que je ferai partie des mecs qui essaieraient de faire évoluer notre sport. J’ai eu la chance de naviguer sur une Chapter 305 assez rapidement, c’était un autre monde. Les appuis étaient complètement différents, il a fallu du temps car c’était très exigeant physiquement et à comprendre ! Comment allions-nous vulgariser cette pratique ? J’ai fait des planches et il me manquait toujours les ailerons ! Les Hawaiiens utilisaient des ailerons polyester, pourquoi pas nous ? Le seul hic, c’était les prix avec le transport depuis la Californie entre 570 et 620 Francs de l’époque. Avec nos petits salaires de 4000 Francs, difficile de révolutionner le monde. Mais le temps a passé… À construire en revanche, c’était gratuit et le coût des matériaux à l’époque était raisonnable ! Après je ne sais combien de prototype jusqu’à la fin de l’année 1981, l’année suivante, je commence à étudier comment réaliser des ailerons en série, juste quand le marché du funboard commencera à faire des émules ! Petit à petit, j’ai fait des ailerons à partir de moules en composite, usinés ensuite par machine à copier des ailerons en fibre et du carbone. L’atelier montait en puissance avec la fabrique des planches protos Select Sailboard. Nous étions deux à l’atelier, les journées étaient bien remplies   !

 

WJ : Comment as-tu réussi à faire évoluer SM Composite d’une production artisanale à une entreprise reconnue mondialement pour ses innovations dans les ailerons et foils ?
SM : J’avais un bon cursus technique, à la fois en construction mécanique métallique, composite et usinage ! Avec ces connaissances, j’ai dessiné beaucoup de machines qui ont permis de monter assez vite en puissance. Sans oublier mon équipe de fabrication très efficace, avec un engagement maximum pour construire des ailerons précis. Ces gars, très professionnels, avaient l’intégralité des responsabilités de la fabrication. La part R&D (ndlr : Recherche et Développement) devenait pour moi quasiment 100% de mon emploi du temps, une condition favorable pour faire évoluer nos produits et l’industrialisation très rapidement   !



WJ : Quels ont été les principaux défis techniques rencontrés lors de l’adoption de matériaux comme le carbone et des techniques issues de l’aéronautique, et comment les as-tu surmontés ?
SM : Le défi technique était permanent quel que soit le matériaux choisi ! Nous avons utilisé beaucoup de fibre de verre avec des résines polyester et vinylester, mise en œuvre par usinage et moulage. Beaucoup d’ailerons ont vu le jour avec ces techniques, ils étaient performants et relativement faciles. Nous étions en concurrence direct avec des ailerons fait en Chine, une vraie bagarre. Mais notre qualité ainsi que les performances étaient très haut-dessus. Les ailerons avaient déjà un profil plus travaillé et nos matériaux haut de gamme faisaient la différence dans le temps. Le G10 est ensuite arrivé, un matériaux solide et performant ! Nous pouvions vraiment essayer de descendre en épaisseur pour gagner de la vitesse avec une meilleure tenue au spin out ! Nous usinions ce matériau haut de gamme sur une machine numérique maison. Elle avait 10 têtes d’usinage, elle engendrait beaucoup de poussière que nos stockions dans un gros silo ! Et puis il y a eu les ailerons en carbone ! Avant de mouler les premiers ailerons avec ce matériau, il y a eu une phase d’ingénierie de 2 ans, une phase chimique avec le choix de la résine la plus efficace avec surtout un temps de prise très court. Le travail des laboratoires polonais et autrichiens a été le meilleur, les français ne nous considéraient pas comme des gars très sérieux ! Ils ont vite changé d’avis lorsqu’ils ont vu les premières pièces et les volumes produits. La phase d’industrialisation a été longue car les machines, nous devions toutes les réaliser ! Après un an de labeur, nous étions équipés pour avoir une très forte productivité, ce qui nous a aidé à prendre des marchés, avec des nouveaux distributeurs mondiaux et équiper de nombreux fabricants.

    

WJ : Pourquoi avez-vous choisi de maintenir une production 100 % française, malgré la tendance générale à la délocalisation dans l’industrie du windsurf ?
SM : Nous  avions un savoir-faire très important et unique qui a progressé encore plus aujourd’hui avec beaucoup de numérique ! Aucun intérêt de délocaliser pour ces raisons et j’ai toujours eu une équipe très engagée et fidèle à mes côtés. Nous n’avons rien à donner à des actionnaires à la fin de l’année ! Je préférais garder mon équipe, ce sont des familles aussi, je leur devais de la considération !



WJ : Peux-tu nous parler du processus de recherche et développement chez SM Composite, notamment de l’importance des 350 à 400 prototypes par produit pour atteindre la perfection ?
SM : La R&D Select est quasi perpétuelle. Un exemple, le G10 est toujours un très bon matériau pour faire de bons ailerons. Pour les rendre plus performants encore, nous créons des profils spécifiques grâce à notre base de données, ce sera pendant les tests sur l’eau que nous validerons des options, compte-tenu des épaisseurs comparatives avec la corrélation avec l’outline de l’aileron ! Cela prend du temps entre le design de l’aileron, ces différentes variations et les tests sur l’eau. Avec les ailerons carbone, c’est la même approche, avec en plus toutes les possibilités qui sont offertes par les différents tissus carbone. Plus de flex, moins de flex, moins ou plus de blocage du twist, la répartition de la surface, le choix du ou des profils… C’est toujours plus long avec la R&D carbone car il faut faire des moules, surtout si les profils sont en jeu pour l’amélioration du produit. Et cela peut prendre 8 à 9 mois.


WJ : Comment ton expertise en hydrodynamique et matériaux composites a-t-elle influencé le développement de produits phares comme le GOLIATH ?
SM : L’hydrodynamisme est passionnant surtout quand nous savons qu’il y a eu assez peu de développement pointu dans ce secteur par rapport à l’aérodynamisme ! Il faut rappeler une chose très importante, l’eau n’est pas compressible, l’air lui est très compressible. Et cela détermine des choix qui sont très compliqués pour faire avancer un aileron ou faire porter une aile de foil avec un pouvoir de sustention combiné à la possibilité d’aller très vite. C’est là que nos connaissances composites apportent bien souvent un complément de réponse : lorsque la finesse du profil est nécessaire, le carbone haut module est l’unique réponse pour fabriquer des ailes, des mâts et des stabilisateurs très fins en profil pour obtenir des trainées minimales. C’est une constante dans les bateaux de course et engins à voile à vocation performance.


WJ : Quel regard portes-tu sur le marché du windsurf depuis ses quatre dernières décennies et les évolutions marquantes comme le foil, l'arrivée d'autres sports, etc...?
SM : Ce qui il faut retenir principalement de ces 40 ans, c’est comment le windsurf a changé le mode de vie de beaucoup de monde. L’adhésion au sport a été immédiate cela à créer des réseaux de distribution mondiaux avec une industrie solide ! C’est un écosystème qui perdure encore aujourd’hui même s’il est moins étoffé. I reste l’état d’esprit et la liberté d’être sur l’eau sans contrainte qui, pour certains, est jugée comme une vraie thérapie ! Le premier planing, le premier jibe, quel que soit l’âge du pilote, c’est une drogue pour la vie ! Je retiens aussi qu’il y a eu aussi des erreurs !  Fabriquer ces "sinkers" en masse a découragé de nombreux windsurfers qui voulait naviguer sans se battre avec sur des petits volumes. Heureusement, ils sont revenus quand ces erreurs ont été corrigées. Il y a malheureusement une tendance qui perdure depuis nombreuses années, ces gammes de flotteurs pléthoriques inutiles pour le bon fonctionnement de la distribution et la clarté des programmes. Pour les années à venir, les efforts des marques sont attendus !  Depuis les 4 ou 5 dernières années, le marché a voulu évoluer autour du foil ! En windsurf foil, il y a eu une saturation de communication autour de cette pratique, toutes les marques ventaient la facilité de naviguer sur ce nouveau support, c’était une erreur ! Il y a eu des budgets consacrés à cette pratique difficile qui ont totalement démotivé un grand nombre de gens qui pensaient que ce serait un sport facile et simple. Mais la casse de matériel a vraiment enterré ce programme ! Pour Select, un sport avec un foil, c’est une obligation d’excellence. En windsurf comme en wingfoil, nous nous adressons à des initiés qui nous écoutent pour obtenir les meilleurs équilibres et performances. Nous avons toujours considéré que le foil ne peut pas être un sport de masse car il y aura toujours un doute sur ce que foil peut rencontrer en navigation ! Le risque physique est réel, même pour les meilleurs. Le windsurf, pendant cette période, a globalement assez bien résisté avec ses pratiques habituelles. Avec notamment pour leitmotiv : Quoi de meilleur que de blinder les pieds dans les straps, accroché au harnais et bien bordé, bref du vrai pilotage !!! Difficile de ne pas aborder le retour de la Windsurfer LT ! C’est un gros succès mondial, elle offre des performances incomparables à la première génération puisqu’elle peut planer avec le gréement standard ! Il faut motiver toutes les marques à relancer ce type de support très familial ! J’aimerai bien revoir ce type de planche sur le toit des voitures comme à la grande époque !


Source : Stéphane Mocher
Photos : Select

tags: Stéphane Mocher Select Hydrofoils Select SM Composite

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