Auteur de la meilleure performance en mer ouverte (open ocean) en septembre dernier avec 47,64 nœuds, troisième du Lüderitz Speed Challenge quelques semaines plus tard, l’année 2025 sourit au Français Cédric Bordes. Avant une nouvelle saison sous le signe de la vitesse en windsurf, F-91 revient au micro de Windsurfjournal.com sur sa participation à l’épreuve en Namibie en fin d’année dernière…
Windsurfjournal.com : Le 23 novembre, tu fais un gros crash en testant des ailerons, suivi presque immédiatement de ton meilleur run de la journée. Comment expliques-tu cette capacité à rebondir aussi vite après une chute impressionnante ?
Cédric Bordes : Cette journée était une des premières qui était un peu ventée, donc il fallait essayer de faire les meilleurs chronos en effet. Mais comme nous manquions quand même de vent sur le run, je me suis dit qu'il fallait que je diminue la traînée de mon matériel, donc j'ai essayé un nouvel aileron. Dès que je suis rentré dans le run, j'ai senti que ça glissait beaucoup plus fort, donc je me suis dit que je pouvais en rajouter un peu en appuyant sur la jambe, et au final l'aileron a décroché directement. J'ai fait une grosse chute, et en plus, ça a duré vraiment 10 secondes, dans ma tête, un peu comme un accident de voiture où tout s'arrête autour. Au final, j'ai eu de la chance parce que j'ai eu juste mal à la jambe, et grâce au papa de Brendan Lorho, François, qui m'a sorti de l'eau, j'ai pu voir qu'une minute après, j'arrivais à bouger et que tout allait bien. Donc, je me suis dit qu'il fallait repartir au charbon directement pour ne pas trop cogiter, car je n'avais pas de grosses douleurs. Il fallait enchaîner les runs, parce qu'à Lüderitz, souvent sur une journée, il n'y a qu'une demi-heure où c'est bon, et on ne sait jamais si c'est à 14h ou à 16h, donc il faut être actif quand c'est bon et y retourner.

WJ : Tu sembles avoir beaucoup travaillé sur de nombreux réglages, notamment les ailerons. Qu’as-tu cherché à optimiser en priorité cette année sur le canal : le contrôle, l’accélération ou la vitesse pure ?
CB : Cela fait longtemps que je fais de la vitesse et j'adore ça, je n'ai jamais eu le temps de vraiment trop me concentrer là-dessus. Mais avec Severne, nous avons décidé de faire du matériel spécialisé, donc ça fait longtemps que nous bossons dessus. J'ai beaucoup testé La Palme dans le sud de la France, qui est un super spot, proche des conditions de vitesse que tout le monde rencontre aux Pays-Bas ou en Australie. Quand je suis arrivé en Namibie, je savais qu'il faudrait du matériel un peu différent, car le canal est beaucoup plus abattu, mais, j'ai été quand même surpris, parce que l’on se retrouve avec très peu de vent dans la voile. Avec des rafales à 40 nœuds, on a l'impression d'avoir 30 nœuds seulement, donc il a fallu changer les réglages sur place, diminuer la traînée des ailerons, diminuer la traînée des planches, trouver plus de puissance dans les voiles, avec différents réglages et évolutions qu'on a fait sur place avec Antoine Albeau. Nous avons beaucoup bossé sur le matériel en effet, parce que là-bas encore une fois, c'est un peu différent des conditions classiques de vitesse. Du coup, à Lüderitz, il faut avoir une très bonne accélération, pour emmagasiner beaucoup de vitesse à l'entrée du run, sur une toute petite distance. Je pense que c'est plutôt le rider que le matériel qui fait cela, même si le matériel a son importance, et je dirais la glisse mêlée à la puissance du matériel, pour être le plus linéaire possible, tout le long du run.
WJ : Les conditions ont souvent été irrégulières, avec peu de vraies risées magiques. Quel a été ton choix stratégique : multiplier les runs ou attendre le bon créneau ?
CB : Tu sais, à la fin de la journée, le vent est le même pour tout le monde. Bien sûr, nous devions nous laisser passer les uns les autres, donc des fois, on attendait un peu, mais ma stratégie, c'était surtout d'essayer de comprendre comment fonctionnait le matériel. J'essayais à chaque fois de faire deux, voire trois runs avec les mêmes réglages, puis je changeais un réglage pour les deux ou trois runs suivants, pour essayer d'identifier ce qui marchait, ou ce qui ne marchait pas. Même sur un mois, je n'ai pas pu tout tester à fond, mais j'ai beaucoup appris, et c'est le plus important. En revanche, si nous avions eu une journée magique, là, je me serais concentré sur faire le meilleur run possible.

WJ : Le clapot a été particulièrement pénalisant lors de certaines journées, notamment le 29 novembre. Quelles ont été les clés pour rester engagé à plus de 50 nœuds dans ces conditions chaotiques ?
CB : Nous avons eu un peu de clapot au moment où tout le monde a fait ses meilleurs temps, mais franchement, ce n'était pas pénalisant. Il y a beaucoup de discussions, certains disent que le canal est trop abattu, donc il y a trop de clapot, et s'il était plus carré, il y aurait moins de clapot, ce qui est vrai… Mais je pense que si on veut vraiment aller vite, il faut garder un angle très abattu, pour glisser dans le même sens que le vent, et le clapot. Même les jours où il y a 20, 25 nœuds, il y a du clapot sur le canal. Donc, c'est comme ça, et c'est à nous de s'habituer à cela. Et après, oui, bien sûr, il ne faut pas trop penser à la chute et rester concentré.
WJ : On t’a vu très régulier autour des 49–50 nœuds sur les grosses journées. As-tu le sentiment d’avoir atteint ton maximum cette année, ou restait-il encore une marge à exploiter ?
CB : Au début, je n'ai pas eu peur d’aller sur le canal. Mais je me suis dit que ça allait être chaud d'accélérer dans une toute petite zone, de pouvoir freiner sur la zone d'arrivée qui est quand même petite. La largeur du canal n'est pas grande non plus en cas de chute, donc j'avais pas mal d'appréhension. Après, en revanche, dès que tu fais un run à 50 nœuds, presque, tu as l'impression d'être lent. Ce que je veux dire par là, c’est que quand j'ai fait mon super run en mer ouverte à 47 nœuds à La Palme, le run était parfait, je ne pouvais pas aller plus vite, j'ai bordé du début à la fin, la risée était bonne, tout était optimisé. Là, sur le canal, on peut aller proportionnellement 5 à 6 nœuds plus vite qu'à La Palme, de manière facile entre guillemets. Donc oui, je pense qu'on peut aller beaucoup plus vite que cela s'il y a les bonnes conditions.

WJ : Entre l’attente, les journées off et les prévisions changeantes, Lüderitz est aussi un défi mental. Comment fais-tu pour rester concentré et motivé sur une campagne aussi longue ?
CB : Je suis parti un peu au dernier moment à Lüderitz, je devais aller normalement faire l’épreuve PWA au Japon, mais comme nous avions du matos à tester, je suis parti là-bas. Et au final, le temps est passé assez vite avec Antoine Albeau et Momar Diagne, car nous avions vraiment beaucoup de choses à faire. Les jours où c'était moyen au canal, on allait naviguer aussi sur le spot de Diaz Point qui est super car beaucoup plus venté. Et puis sinon, l'attente, c'est comme en compétition, moi j'ai toujours un peu de mal avec ça, parce que je vis toujours à 100 à l'heure. Mais on ne s'est pas trop ennuyé.
WJ : Le niveau global semble encore monter, avec de plus en plus de riders au-delà des 50 nœuds. Comment situes-tu aujourd’hui ton niveau par rapport à cette nouvelle génération très affûtée ?
CB : Disons que sur les dix dernières années, Antoine Albeau a montré que c'était le numéro un en vitesse, et Vincent Valkenaers était là, toujours présent. C'est un passionné, un super mec et il marche super fort, donc c'est vraiment les deux meilleurs riders en vitesse à l'heure actuelle. Et après, il y a pas mal de mecs qui sont bons, qui ne viennent pas forcément à tous les événements, parce qu'ils ont des boulots ou des choses à côté. Et il y a Brendan Lorho aussi qui est vraiment un peu le seul jeune passionné en vitesse, et c'est super parce qu'il adore ça. Après, perso, je suis super content d'avoir bien marché, que ce soit à Lüderitz comme à La Palme plus tôt dans la saison. Et ce même si, en Namibie, sans aucune prétention, j'aurais pu faire beaucoup mieux, je pense. J'ai cassé ma meilleure planche lors du crash, et lors de la bonne journée, sur mon meilleur run, j'ai fait plein d'erreurs. J'aurais pu faire mieux, mais comme tout le monde d'ailleurs, donc partie remise.
Source : Cédric Bordes
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