Vainqueur du Lüderitz Speed Challenge version 2025 avec 52,25 nœuds, Antoine Albeau ajoute l’art à la manière en devançant son premier rival, le Belge Vincent Valkenaers, près de deux nœuds. Bien que cette édition, plutôt décevante, ne lui ait pas permis d’aller tutoyer les 100 km/h, FRA-192 est satisfait de sa campagne en Namibie et il en parle au micro de Windsurfjournal.com.
Windsurfjournal.com : Il t’a peut-être manqué plusieurs rafales magiques… Comment gères-tu mentalement ces journées où la réussite dépend parfois de quelques secondes de vent ?
Antoine Albeau : Je ne pense pas avoir manqué de risées lors des deux jours les plus ventés. Peut-être un peu plus dans les conditions légères, mais c’est normal, les journées sont comme ça. On était nombreux cette année et, c’est vrai, les premiers jours où le vent est arrivé, tout le monde était à l’affût et enchaînait les runs. Le premier jour, il y a donc eu pas mal d’attentes entre deux runs, et là, il faut avoir un bon mental : si tu vois passer la meilleure demi-heure de la journée pendant que tu attends, ça peut être dur. Les jours suivants, c’était un peu plus simple.

WJ : On sait que tu analyses très finement l’angle du vent… Qu’est-ce qui t’a permis, le 23 et surtout le 29 novembre, de sentir immédiatement “le bon moment” ?
AA : Normalement, même si les journées ne se ressemblent jamais, il y a toujours des moments un peu meilleurs que d’autres. Quand tu es dans la file d’attente pour partir, tu n’as pas trop le choix : il faut essayer de faire un maximum de runs dans la journée. Il y a aussi une règle pour les hommes : si tu passes les 51 nœuds, tu as un « fast pass » et pour les femmes, c’est 46 nœuds. C’est-à-dire que tu peux te mettre en deuxième ou troisième position dans la file d’attente pour repartir dès que tu remontes pour un nouveau run. J’ai fait 51,05 nœuds le 23 et 52,25 le 29, donc j’ai pu enchaîner davantage. Mes runs ne se sont pas forcément améliorés, mais ça m’a permis de tester plus de choses que prévu. Quand une journée devient vraiment ventée, il y a automatiquement moins de monde qui tente des runs, parce que ça devient plus technique pour partir et s’arrêter. Donc c’est plus simple pour enchaîner.
WJ : Le 29 novembre, tu fais 52,25 nœuds alors que beaucoup ont été gênés par le clapot. Quel réglage ou quelle approche t’a permis de garder du contrôle ?
AA : Oui, il y a eu beaucoup de runs avec un bon clapot sur la seconde partie, mais ce n’était pas impossible à passer. Dans le clapot, la navigation est différente : il faut s’adapter et bien régler son matériel pour franchir la fin de run avec moins de difficulté. Tu dois t’engager un peu moins fort sur l’aileron pour éviter la cavitation.

WJ : Les jeunes comme Brendan Lorho font 20 à 30 kg de moins que toi et multiplient les départs. Comment restes-tu compétitif face à ces nouveaux profils ?
AA : Oui, Brendan fait beaucoup de runs, mais je pense être encore parmi les meilleurs pour réaliser le jump start. J’ai d’ailleurs été l’initiateur de ce départ en 2012. Brendan est notre référence : il va faire des runs du début à la fin. Pour ma part, je préfère bien maîtriser ma journée et ne pas passer à côté des bons moments. Je n’ai pas besoin d’enchaîner toute la journée. De plus, j'ai une autre approche pour optimiser mes chances. Si un jour, on a une vraie journée à record, tu verras que j’aurai beaucoup de runs au compteur. En 2015, j’en avais fait 32 sur une seule journée : 30 au-dessus de 50 nœuds, 13 à plus de 52 et 3 au-dessus de 53. Sur les trois jours qui se sont suivis, j’avais fait 108 runs… Après ça, j’ai dormi quatre jours !
WJ : Le matériel Zephir Project a été très présent cette année. En quoi ton quiver 2025 t’a-t-il aidé ou parfois limité ?
AA : J’avais pas mal de choses à tester. J’ai fait des runs avec notre centrale inertielle : c'était difficile, mais au moins on possède des données sur mes runs et sur celui de Diaz Point, et ça va être très utile pour nos ingénieurs. J’avais aussi mon casque profilé, dont on avait déjà validé l’utilisation en soufflerie et en conditions réelles à Lüderitz. Je n’ai pas pu tester ma combinaison, car ce n’est pas évident en situation : tu ne veux pas rater le bon moment de vent. Mais c'est uniquement partie remise. On sait de toute façon que les améliorations aéro sont un vrai plus. J’avais également pas mal d’ailerons développés avec Olivier Ponrouche de UFO Fins et les ingénieurs d’Alten, notre partenaire. J’ai souvent testé et validé les ailerons avec lesquels j’ai réalisé mes meilleurs temps sur les différentes journées. Ainsi Lüderitz 2025 n’est ni une déception, ni un regret : j’ai établi le meilleur temps, avec deux nœuds d’avance sur le deuxième, ce qui n’est pas rien. Je suis aussi arrivé avec des planches et des voiles nouvelles après mon changement de sponsor pour Severne. Avec Cédric Bordes, on a énormément travaillé pour tout régler et devenir de plus en plus performants. Ç'a payé, et j’en suis ravi. Mon record 2024 n’a pas été battu par un autre rider, et j’ai encore signé le meilleur chrono. C’est donc un vrai petit succès. Oui, j’ai des regrets de ne pas avoir atteint les 100 km/h, mais ce n’est que partie remise. J’avais un bon groupe de partenaires avec moi pour aller les chercher. L’aventure n’est pas finie. J’ai le championnat du monde de vitesse en avril, puis Lüderitz 2026 pour tenter de franchir cette barrière des 100.

WJ : Beaucoup te décrivent comme “impérial” le 29 novembre, avec une connaissance du canal qui fait vraiment la différence. Quelle est selon toi la clé : technique, expérience, matériel, instinct ?
AA : Oui, peut-être. En 2023, je suis revenu à Lüderitz après huit ans d’absence, et dès mes premiers runs, j’ai eu l’impression d’être chez moi. C’est fou comme un spot peut rester en toi sans jamais l’oublier. Je pense aussi être très technique et avoir une capacité d’adaptation très rapide. Je sens réellement le canal, les 500 mètres. C'est une chose, mais il faut aussi maîtriser le départ et l’arrivée, ce que je fais très bien. C’est ma force.
WJ : Le niveau général a explosé cette année. Le record absolu est-il encore accessible ?
AA : Oui, le niveau est bien monté, mais le matériel que l’on développe est bien plus performant. Il nous permet de faire 50 nœuds dans des vents moins forts, donc les autres riders vont naturellement plus vite aussi. Le record est prenable. Les 100 km/h aussi. Moi, je sais que je peux les faire. Après, il faudra les conditions et le courage pour descendre le run et surtout pour s’arrêter. Parce que l’arrêt va devenir de plus en plus compliqué avec la hausse de la vitesse. On sera donc de moins en moins nombreux à partir dans des conditions de record. Mais c’est ça, le sport de haut niveau et le sport extrême ! Avec le Zephir Project, on avance, et c’est l’essentiel.
Source : Antoine Albeau
Photos : Peter Davis Photography